Après avoir découvert Lucas Martineau et Anna Louvois dans La Moisson des mâles, puis retrouvé ce duo aussi fragile que fascinant dans Graine de Tueur, deuxième volet de la série Obsession, j’avais envie d’aller au-delà de mes impressions de lectrice. Comprendre ce qui se cache derrière ces personnages, leurs blessures, leurs contradictions et surtout cette relation impossible à enfermer dans une définition simple. Fleur Meuron a accepté de répondre longuement à mes questions et de nous ouvrir les portes des coulisses de sa série.
Et derrière les enquêtes policières, les crimes et les fausses pistes se dessine finalement quelque chose de beaucoup plus intime. Avec Obsession, l’auteure interroge avant tout la justice et les limites que nous sommes prêts à franchir lorsqu’elle nous semble défaillante.
Dans La Moisson des mâles, Fleur Meuron avait déjà choisi de bousculer certains codes du thriller en inversant les rôles traditionnels de la prédation. Elle y explorait les rencontres en ligne, les jeux d’apparences, la vulnérabilité et cette frontière parfois vertigineuse entre vengeance et justice.
Avec Graine de Tueur, l’univers s’élargit encore. Lucas gagne en profondeur psychologique, Anna poursuit une évolution que son auteure elle-même n’avait pas totalement anticipée, tandis que les problématiques écologiques, la responsabilité et la figure inquiétante de l’Alchimiste viennent nourrir une nouvelle enquête. Mais ce qui m’intéressait particulièrement dans cette interview était de comprendre ce qui relie véritablement Lucas et Anna.
Fascination ? Dépendance ? Obsession ? Attachement ?
La réponse de Fleur Meuron est peut-être encore plus touchante : ce sont avant tout «deux âmes en peine qui tentent de se reconstruire». Au fil de cet échange, l’auteure nous parle également de la part d’elle-même qu’elle a glissée dans Anna, de son envie d’écrire un policier sensible loin du cliché du «flic bourru», de son rapport très personnel à la justice, de la naissance du Phytofloralis ou encore de sa manière de construire ses intrigues. Une méthode qu’elle résume avec une jolie formule : «le genre policier, c’est une symphonie».
Alors, comment naît une série comme Obsession ? Jusqu’où Fleur Meuron laisse-t-elle ses personnages prendre le contrôle de son histoire ? Pourquoi Lucas et Anna ont-ils rapidement dépassé le cadre de la trilogie initialement prévue ? Et surtout, que leur réserve-t-elle pour la suite ? Je vous invite à entrer avec moi dans les coulisses de La Moisson des mâles et Graine de Tueur.
Interview
Autour de la série Obsession
1. La série porte le titre Obsession. Pourquoi ce mot s’est-il imposé comme fil conducteur
de l’univers de Lucas Martineau ?
La signification est double : elle représente la persévérance de Lucas dans ses enquêtes et son envie dévorante de faire son job. Et elle désigne également le lien qui unit Anna à Lucas, il ne peut l’enlever de sa tête.
2. Lorsque vous avez commencé à écrire La Moisson des mâles, saviez-vous déjà que
Lucas et Anna allaient vous accompagner sur plusieurs romans ? Aviez-vous dès le
départ une trajectoire précise en tête pour eux ?
Oui. Au départ, sur la V0 de La Moisson, j’avais prévu une trilogie. Ce n’est qu’en commençant la réécriture en profondeur que je me suis dit que je ne pouvais pas leur
consacrer que trois romans. Ils sont beaucoup trop importants à mes yeux. En revanche, je n’ai pas de trajectoire précise. Juste des thématiques qui rentrent dans la
ligne éditoriale de la série. Je fais confiance aux personnages pour guider ma plume. Et à voir le résultat, ils n’ont pas peur de morfler…
La Moisson des mâles : prédation, justice et zones grises
3. Dans La Moisson des mâles, les hommes deviennent les victimes d’un prédateur.
Souhaitez-vous volontairement inverser certains codes du thriller autour de la
séduction, de la vulnérabilité et de la prédation ?
Oui ! Il était grand temps d’inverser les codes et montrer que c’est possible. Les femmes sont trop souvent victimes dans les romans et à l’écran. Aussi, je voulais briser ce fantasme de femme séductrice et uniquement dangereuse. Anna est aussi vulnérable et c’est ce qui fait toute sa complexité. On peut parfaitement être tout cela à la fois. Ce personnage a une portée que je veux féministe, donc à l’équité. Rien n’est injustifié.
4. Les rencontres en ligne occupent une place importante dans le premier tome. Qu’est-ce
qui vous intéressait dans cette frontière entre l’identité réelle et l’image que l’on
construit de soi derrière un écran ?
Ce premier tome était avant tout cathartique pour moi. On ne sait jamais avec qui on
discute derrière l’écran. C’est ce jeu d’apparences et de flou, ce jeu de masques, qui
m’intéressait de développer, tout en montrant ce que ça peut procurer à quelqu’un de
découvrir véritablement l’autre après l’avoir rencontré. La question centrale étant : comment plaire à l’autre en restant soi-même ?
5. Vos romans interrogent beaucoup la notion de justice. Peut-on, selon vous, comprendre
le chemin qui mène un personnage vers la vengeance sans pour autant justifier ses
actes ? Cherchez-vous volontairement à placer le lecteur dans cette zone grise ?
Je pense que oui, on peut comprendre sans justifier, même si ce n’est pas évident. En
écrivant ces tueurs en série, je me fais l’avocate du diable, mais j’assume pleinement ce rôle. Mon intention est surtout de montrer que tout le monde peut tuer, tant qu’on a une bonne raison. Donc oui : je joue volontairement avec le lecteur pour qu’il se pose cette question : qu’est-ce que j’aurais fait à sa place ?
Parce que cette question, je me la suis moi-même posée pour La Moisson.
Lucas et Anna, au cœur de la série
6. Anna est un personnage particulièrement difficile à enfermer dans une catégorie.
Comment l’avez-vous construite pour qu’elle puisse provoquer à la fois empathie,
fascination, méfiance et inconfort ?
Vous allez rire : elle a beaucoup de moi. Une hypersensibilité et une furieuse envie de s’en sortir, alors que ses émotions lui pourrissent la vie. C’était là où j’en étais quand je l’ai construite. Avec ce tiraillement intérieur, ce combat permanent contre soi-même, ou la raison face aux sentiments. C’est peut-être ça qui la rend si ambivalente et si humaine finalement. Mais la concernant, je voulais qu’elle puisse faire ce que je ne pouvais pas faire. Alors, je lui ai donné ma colère et j’ai ôté toutes les barrières.
7. Qu’est-ce qui unit réellement Lucas et Anna selon vous ? De la fascination, de
l’attachement, une forme de dépendance, une obsession réciproque… ou préférez-vous
laisser cette relation sans définition précise ?
La solitude et un attachement sensible. Tout s’est joué dans cette ruelle alors qu’Anna et son amie se faisaient agresser (La Moisson des mâles). Quand Lucas intervient, il est le seul qui peut retenir la colère d’Anna. Et c’est cette rage qui le trouble. Il a percé sa carapace de femme forte en réalité, il a vu sous le masque et elle le sait. Ce sont deux âmes en peine qui tentent de se reconstruire et ils s’acceptent mutuellement tels qu’ils sont, même s’ils peuvent avoir encore de la pudeur vis-à-vis de l’autre.
8. Dans Graine de Tueur, Lucas prend une dimension psychologique beaucoup plus
importante. Son évolution, du désespoir vers une tentative de reconstruction, était-elle
déjà prévue dès le premier tome ?
Non. Mais comme je lui retirais Anna et son lieutenant, il était évident qu’il n’allait pas bien le vivre. J’ai laissé mon personnage faire et je l’ai suivi dans son cheminement.
9. Lucas semble parfois mener autant une enquête sur lui-même qu’une enquête
criminelle. Est-ce cette fragilité qui vous intéressait particulièrement dans son
personnage ?
Dans la construction de l’intrigue, je suis quelque part obligée de faire évoluer le
personnage en parallèle de l’intrigue. Lucas doit apprendre quelque chose de l’enquête. Toutefois, en partant d’un personnage volontairement sensible, il est certain que ça n’a pas le même impact.
C’est un homme du XXIe siècle, il est sensible et assumé comme tel, même en étant
policier, donc oui, il se remet en question. C’est bien mieux que les clichés de flic bourru !
Graine de Tueur : écologie, responsabilité et Alchimiste
10. Graine de Tueur introduit une forte dimension écologique avec les jardiniers et le
Phytofloralis. Comment cette idée est-elle née et dans quelle mesure vous êtes-vous
inspirée de problématiques environnementales contemporaines ?
Je m’inspire beaucoup de mon quotidien. À ce moment-là, j’avais des travaux paysagers à effectuer dans mon jardin. Je n’avais rien à redire concernant les prestations, mais j’ai constaté que mes voisins utilisaient des produits pas très conventionnels. Tout est parti de là : je voulais que ça se passe dans le voisinage, qu’on retrouve le corps au petit matin et que l’outil utilisé soit un objet banal en jardinage, quelque chose qui retire les mauvaises herbes. Sauf que ce détail logistique n’était pas crédible pour retirer un cœur, j’ai donc changé par la suite.
C’est seulement après que j’ai fait le rapprochement avec les problématiques que l’on
connaît. Il n’y a pas de hasard…
11. D’un tome à l’autre, on retrouve une question commune : que se passe-t-il lorsque
certains personnages considèrent que la justice ou les institutions ont échoué ? Est-ce
l’un des grands thèmes que vous souhaitez explorer dans toute la série Obsession ?
Tout à fait ! Le maître mot de cette série, c’est la justice. C’est ce qui motive mes tueurs et c’est aussi une de mes valeurs fortes.
12. Le personnage de l’Alchimiste donne à Graine de Tueur une atmosphère presque
légendaire. Comment avez-vous imaginé cette figure et ce qu’elle représente dans le
roman ?
L’Alchimiste, c’est un mixte de deux références cinématographiques. Le nom, je l’ai
emprunté à l’antagoniste du film « Vidocq » de 2001. De cette atmosphère très victorienne, je me suis également inspirée de film « From Hell » de 2001 (décidément…), l’aspect dépeçage et prélèvement d’organe. Ensuite, j’ai brodé la légende autour. Il fallait faire peur pour dissimuler un maximum l’identité du tueur !
Les coulisses de votre écriture
13. Vos romans sont très rythmés, avec des chapitres courts et des indices disséminés sans
rendre la solution évidente. Comment construisez-vous une enquête ? Travaillez-vous
avec un plan très précis ou laissez-vous une part d’improvisation pendant l’écriture ?
Un plan est essentiel pour ne pas me perdre. Avec le temps et l’expérience, mon modèle de fichier se renforce avec la timeline des événements, les indices et les questions que peuvent se poser les personnages. Je suis une architecte 70 % du temps, et le reste, je le laisse au bon vouloir de mes personnages.
Mais le genre policier, c’est une symphonie. Il y a toujours la vérité, et différents degrés de fausses pistes.
14. Sans nous dévoiler les secrets du prochain roman, que pouvez-vous déjà nous dire de la
suite de la série Obsession et de l’évolution future de Lucas et Anna ?
Ils vont douiller. Surtout Lucas. Mais je leur réserve aussi des moments plus doux.
Et pour terminer sur une note plus personnelle :
Après deux tomes, lequel de vos personnages vous surprend encore le plus lorsque vous
écrivez : Lucas ou Anna ? Et pourquoi ?
Anna m’a surprise par deux fois entre les deux tomes. Son évolution est fulgurante, plus que je ne l’avais prévue au départ. Et quelque part, c’est logique. J’ai beaucoup évolué moi aussi. Et même si je ne sais pas encore exactement ce qu’il va arriver à ce duo, il est évident que Lucas va avoir besoin d’elle comme pilier.
Conclusion de l’interview
Cette rencontre avec Fleur Meuron éclaire différemment les deux premiers tomes d’Obsession. En refermant La Moisson des mâles, j’avais surtout été intriguée par ce lien naissant entre Lucas et Anna. Après Graine de Tueur, j’avais eu le sentiment que cette relation devenait progressivement le véritable cœur battant de la série. Les réponses de l’auteure le confirment tout en lui donnant une nuance que j’aime beaucoup.
Lucas et Anna ne sont pas uniquement liés par une enquête ou par une fascination réciproque. Fleur Meuron les décrit comme deux êtres solitaires qui ont réussi à voir derrière le masque de l’autre. Deux personnages cabossés qui se reconnaissent et s’acceptent malgré leurs contradictions. Et cette dimension humaine explique sans doute pourquoi ils prennent progressivement autant de place.
J’ai également trouvé particulièrement intéressant de découvrir que leur trajectoire n’est pas entièrement programmée. Fleur Meuron avait initialement envisagé une trilogie, avant de comprendre que trois romans ne suffiraient pas à raconter ses personnages. Quant à leur évolution, elle reste volontairement ouverte : l’auteure possède ses thématiques et construit minutieusement ses enquêtes, mais Lucas et Anna conservent une certaine liberté. Une écriture qui mêle donc architecture et instinct.
70 % d’architecte, et le reste abandonné au bon vouloir des personnages.
Cette interview permet aussi de mieux comprendre la cohérence qui unit les différentes affaires de la série. Derrière des intrigues très différentes se cache un même mot : justice. Une justice parfois imparfaite, parfois absente, parfois réinventée par ceux qui considèrent que les institutions ont échoué. Fleur Meuron ne cherche pas nécessairement à nous dire qui a raison. Elle préfère nous placer dans cet endroit beaucoup plus inconfortable où comprendre ne signifie pas excuser.
Et nous laisser avec cette question : «Qu’est-ce que j’aurais fait à sa place ?»
C’est précisément cette zone grise qui donne, à mes yeux, une grande partie de son intérêt à la série Obsession. Quant à l’avenir… Fleur Meuron nous prévient : Lucas et Anna vont encore «douiller», même si quelques moments plus doux devraient leur être accordés. Je ne sais pas pour vous, mais cette petite confidence suffit largement à éveiller ma curiosité. D’autant qu’Anna semble encore réserver quelques surprises à sa créatrice elle-même et que Lucas pourrait bien avoir davantage besoin d’elle qu’il ne l’imagine. Il ne reste donc plus qu’à attendre la suite.
En attendant, si vous avez déjà lu La Moisson des mâles ou Graine de Tueur, venez me dire en commentaire ce que vous pensez de Lucas et Anna. Comment interprétez vous leur relation ? Et surtout, jusqu’où aimeriez-vous voir Fleur Meuron emmener ce duo dans les prochains tomes d’Obsession ?
Un immense merci à Fleur Meuron pour le temps consacré à cette interview, pour la sincérité de ses réponses et pour nous avoir permis d’entrer un peu plus profondément dans les coulisses de son univers.
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