La Méthode de David Djaïz : quand le progrès se heurte à la conscience

Bonjour à toi, fidèle lecteur ou nouveau venu sur ce blogue. C’est lundi et je te retrouve pour ma traditionnelle chronique littéraire. Aujourd’hui, je t’emmène vers une lecture reçue dans le cadre de la Masse Critique Babelio, une lecture que j’ai d’abord abordée avec une certaine appréhension avant qu’elle ne devienne, contre toute attente, mon Coup de Cœur de l’été.

La Méthode, premier roman de David Djaïz, nous entraîne à Constantinople en 1910, dans les pas du médecin français Paul Remlinger. Un roman historique, scientifique, politique et profondément humain qui pose une question dont l’écho dépasse largement son époque : jusqu’où peut-on aller au nom du progrès ?

Éditeur : Stock

Date de publication : 19 août 2026

Langue : français

Nombre de pages : 264 pages

Résumé de La Méthode de

David Djaïz : Constantinople, 1910

« Le ministre de l’Intérieur est heureux de constater que tout le monde s’entend : la capitale doit être débarrassée des chiens errants. Sur la nécessité d’agir, il n’y a pas l’ombre d’un désaccord. La question qui les divise est celle de la méthode. »

Nous sommes à Constantinople en 1910. Paul Remlinger, médecin français formé dans l’univers scientifique hérité de Louis Pasteur, dirige l’institut antirabique de la ville.

Lorsqu’on lui propose de participer à un vaste projet de « décanisation », autrement dit à l’élimination de près de cent mille chiens vivant dans les rues de Constantinople, le scientifique se retrouve confronté à un dilemme vertigineux.

Il y a d’un côté la recherche, l’hygiène publique, la modernité, l’efficacité et cette foi presque absolue dans le progrès scientifique. De l’autre, il y a le vivant.

Et il y a une question : une méthode peut-elle être rationnelle, efficace, scientifiquement défendable et pourtant moralement inacceptable ?

Voilà précisément ce qui rend ce roman si troublant.

Un roman historique sur le canicide de Constantinople

Je dois vous l’avouer : avant même d’ouvrir La Méthode, j’ai hésité.

L’idée de lire un roman construit autour de l’extermination de cent mille chiens m’était presque insupportable. Ma sensibilité au bien-être animal me faisait craindre certaines scènes et, effectivement, plusieurs passages m’ont profondément heurtée.

Pourtant, David Djaïz accomplit quelque chose de remarquable : il ne fait jamais de la cruauté un spectacle.

Il s’intéresse davantage aux mécanismes qui la rendent possible.

Les mots administratifs remplacent progressivement les êtres vivants. On ne parle plus véritablement de chiens, mais de problème sanitaire, d’organisation, de rendement, de méthode. Le langage devient une distance entre l’homme et ce qu’il s’apprête à accomplir.

C’est probablement l’un des aspects les plus puissants du livre.

Car derrière le destin de ces animaux, La Méthode nous interroge sur la manière dont une société peut rendre acceptable l’inacceptable lorsque celui-ci se présente sous les vêtements impeccables de la rationalité.

Paul Remlinger : un personnage qui se transforme

au fil du roman

Ma première rencontre avec Paul Remlinger n’a pourtant pas été un coup de foudre littéraire.

Nous le découvrons notamment dans l’Orient-Express, où il rencontre un Belge qui pourrait sembler n’être qu’un personnage secondaire mais dont la présence prendra une importance considérable.

Paul m’a d’abord paru naïf. Naïf dans certaines de ses expressions, dans ses choix, mais surtout presque prisonnier de son admiration pour Pasteur et de sa foi dans la science. Il observe, classe, analyse. Il veut comprendre. Il croit à la méthode.

Cette obsession du monde microbien donne d’ailleurs lieu à certains passages extrêmement révélateurs :

« Comme M,Pasteur, comme tous les microbiologistes et bactériologistes du monde, il est obsédé par les poignées de main, les bords humides des soucoupes et tous les boulevards à microbes, Après une embrassade, il se réfugie généralement dans le cabinet de toilette le plus proche, frotte ses mains au savon jusqu’au sang et fait couler sur ses avant-bras cet alcool à brûler dont il conserve toujours plusieurs fioles dans sa serviette, »

Au départ, cette rigidité crée une distance. Puis quelque chose bouge. Au contact de Constantinople, de ceux qu’il rencontre et surtout dans le sillage de son mystérieux « ami » belge, Paul commence peu à peu à s’émanciper. Et c’est là que le personnage devient vraiment passionnant.

Science, éthique et progrès :

les grandes questions de La Méthode

La progression de Paul Remlinger est à mes yeux l’une des grandes réussites du roman. Je dirais même qu’elle est à la fois remarquablement construite et documentée.

L’homme de science cesse progressivement de considérer le monde uniquement à travers ses certitudes scientifiques. Son éthique personnelle commence à se heurter à ce que l’on attend de lui.

  • Quelle valeur possède une méthode lorsqu’elle oublie la compassion ?
  • La science doit-elle tout faire simplement parce qu’elle en possède les moyens ?
  • Et à quel moment l’obéissance à un système devient-elle une responsabilité individuelle ?

David Djaïz ne donne pas au lecteur de réponse confortable. Il installe plutôt le doute, puis le laisse grandir. Et ce doute devient l’un des personnages invisibles du livre.

Hassan Baba : quand le roman

quitte la science pour l’intime

J’ai également beaucoup aimé les moments où le récit abandonne temporairement les laboratoires, les décisions politiques et les raisonnements scientifiques. Les passages liés à Hassan Baba apportent une respiration étonnante.

Paul y découvre une autre façon d’appréhender le réel, à travers les gestes, les mouvements, les sons, le corps et une forme d’expérience presque philosophique. Quelque chose lui échappe enfin.

L’homme qui veut tout comprendre expérimente un territoire qui ne se laisse pas mesurer.

Ces scènes m’ont particulièrement touchée parce qu’elles introduisent une faille dans les certitudes du personnage. Paul découvre-t-il alors les limites de la science ?

Ou commence-t-il simplement à comprendre que toute vérité humaine ne peut pas être enfermée dans une méthode ?

La Méthode : un Coup de Cœur inattendu

  1. La Méthode est un roman parfois difficile mais incroyablement stimulant.
  2. Il est dépaysant, parce qu’il nous plonge dans la Constantinople du début du XXe siècle.
  3. Il est instructif, parce que David Djaïz construit son intrigue sur une histoire réelle méconnue.
  4. Il est historique, par le travail documentaire qui nourrit le roman sans étouffer complètement la fiction.
  5. Il est enfin profondément dérangeant, parce qu’il montre comment la cruauté peut être maquillée en progrès.

J’ai beaucoup aimé cette rencontre entre l’Histoire et la fiction. Au point que cette lecture m’a donné envie d’aller plus loin et de retrouver l’article publié par Paul Remlinger lui-même, « La Décanisation à Constantinople » dans L’Hygiène générale et appliquée.

C’est pour moi l’un des signes d’un roman historique réussi : lorsque la dernière page tournée ne ferme pas une histoire mais ouvre au contraire une nouvelle porte vers la connaissance.

La couverture de La Méthode :

une image qui annonce la violence du roman

mon Coup de Cœur de l’été.La Méthode, premier roman de David Djaïz

La couverture m’a immédiatement frappée par sa dominante rouge-orangé, presque brûlée, sur laquelle se détachent des figures sombres. Le contraste est brutal. Le titre blanc, très visible, semble posé comme une formule froide au-dessus d’une scène qui, elle, ne l’est absolument pas.

J’y ai ressenti quelque chose de l’affiche ancienne, du document d’archive et même de la propagande.

Cette couverture ne cherche pas à être séduisante au sens classique. Elle dérange légèrement avant même que l’on ouvre le livre.

Après ma lecture, elle m’a semblé encore plus juste : derrière un mot apparemment neutre, « méthode », se cache une réalité profondément violente.

Lire La Méthode de David Djaïz ?

Pour moi, la réponse tient dans ce paradoxe : j’avais presque peur de lire ce roman et j’ai fini par ne plus vouloir le quitter.

La Méthode raconte une page terrible de l’Histoire, mais elle raconte surtout un homme confronté à ce qui arrive lorsque les convictions scientifiques, la pression institutionnelle et la conscience morale cessent d’avancer dans la même direction. David Djaïz signe avec ce premier roman une lecture qui distrait, instruit, bouleverse et questionne.

Une lecture qui continue surtout à travailler l’esprit longtemps après sa dernière page.

Mon Coup de Cœur de l’été, sans hésitation.

Et vous, connaissiez-vous cet épisode de l’histoire de Constantinople avant de découvrir ce roman ? Jusqu’où peut-on accepter qu’une société aille au nom de l’hygiène, de la modernité ou du progrès scientifique ?

Si vous avez lu La Méthode, je serais très heureuse de découvrir votre ressenti en commentaire. Venez partager vos impressions de lecture : ce roman mérite, je crois, que la discussion se poursuive au-delà de ses pages.


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3 thoughts on “La Méthode de David Djaïz : quand le progrès se heurte à la conscience”

  1. Il est dans ma wish list mais comme toi avant de te lancer, j’ai peur de me confronter à cette idée de l’extermination de cent mille chiens… Mais je sais que je finirai par me lancer. Merci pour ton avis.