Depuis que j’ai refermé Entre deux battements de Loïc Gry, une question continue de revenir, obstinée, presque inconfortable :
jusqu’où irons-nous réellement pour survivre ?
Dans ma chronique, je vous parlais de l’enquête, des manipulations, de cette quête d’immortalité qui traverse le thriller et de la manière dont l’auteur parvient à déplacer progressivement nos repères moraux.
Mais derrière la fiction se cache quelque chose de bien réel.
L’une des inspirations du roman nous conduit en Arizona, vers une organisation américaine qui propose à ses membres une idée proprement vertigineuse : faire conserver leur corps, ou uniquement leur cerveau, après leur décès légal dans l’espoir qu’une médecine future soit un jour capable de les restaurer et de les ramener à la vie.
Science-fiction ? Pas tout à fait.
Science établie ? Pas davantage.
Et c’est précisément dans cet espace incertain que Entre deux battements devient encore plus troublant.
Cryogénie ou cryonie : que fait réellement
cette organisation américaine ?
Petite précision importante : lorsqu’on parle de « cryogénie humaine », le terme le plus juste est plutôt cryonie, ou cryoconservation post mortem. La cryogénie désigne plus largement la science des très basses températures, tandis que la cryonie consiste à conserver une personne après sa mort légale dans l’espoir hypothétique d’une restauration future. La pratique elle-même est reconnue comme expérimentale, non réversible actuellement et non démontrée cliniquement.
Le protocole n’est pas simplement celui d’un corps placé dans un gigantesque congélateur.
Il commence après la déclaration officielle du décès. L’objectif est alors d’intervenir aussi rapidement que possible afin de ralentir la dégradation des tissus. Des solutions dites cryoprotectrices sont introduites dans l’organisme pour limiter la formation de cristaux de glace. Le corps est ensuite progressivement refroidi jusqu’à atteindre une température d’environ -196°C, avant d’être conservé dans de l’azote liquide pour une durée potentiellement indéfinie.
Deux possibilités sont proposées.
La première consiste à conserver le corps entier.
La seconde, beaucoup plus saisissante lorsqu’on la découvre, est la neuropréservation : seules les structures cérébrales sont conservées, sur l’hypothèse que le cerveau contiendrait l’essentiel de la mémoire, de la personnalité et de l’identité individuelle, et qu’une technologie future pourrait un jour fournir un nouveau corps.
Et là, forcément, mon esprit est revenu vers Loïc Gry.
Entre deux battements : lorsque la fiction
ne paraît soudain plus si éloignée
Je vais évidemment rester très prudente pour ne rien divulgâcher du roman. Mais lorsque Entre deux battements aborde la survie, le pouvoir, la manipulation et la quête d’immortalité, l’auteur ne construit pas uniquement une idée spectaculaire destinée à alimenter son intrigue.
Il touche une obsession très ancienne de l’humanité : refuser que la mort constitue nécessairement le dernier chapitre.
La différence, aujourd’hui, c’est que cette obsession possède des laboratoires, des contrats, des équipes spécialisées et des installations dans lesquelles des corps humains sont réellement conservés. Le site qui a nourri cette inspiration présente d’ailleurs la mort non pas comme un interrupteur qui s’éteint brutalement, mais comme un processus que les technologies futures pourraient peut-être rendre partiellement réversible.
Voilà exactement le genre de proposition qui transforme une lecture. Parce qu’une fois que l’on sait cela, les questions posées par Loïc Gry ne ressemblent plus tout à fait à un jeu littéraire.
Et si quelqu’un refusait réellement de mourir ?
Et si la technologie lui proposait une infime possibilité de revenir ?
Et surtout :
que serait-il prêt à sacrifier pour cette possibilité ?
Peut-on vraiment ressusciter un être
humain cryoconservé ?
C’est ici qu’il faut replacer une frontière particulièrement importante entre l’espoir et ce que la science permet actuellement d’affirmer.
À ce jour, aucun être humain cryoconservé de cette manière n’a été ramené à la vie. L’organisation américaine elle-même le reconnaît : aucune personne développée au-delà du stade embryonnaire n’a jamais été réanimée après avoir été refroidie à des températures cryogéniques aussi extrêmes. La position de la Society for Cryobiology, organisation scientifique internationale spécialisée dans l’étude des basses températures appliquées aux systèmes biologiques, est encore plus explicite : les connaissances permettant de ramener à la vie un mammifère entier après une telle cryoconservation n’existent pas actuellement. Elle qualifie donc la conservation d’un corps ou d’un cerveau dans l’espoir d’une restauration future de démarche relevant aujourd’hui de la spéculation ou de l’espoir, plutôt que d’une technologie médicale démontrée.
Ce n’est pas pour autant que toute la cryoconservation relève de la fantaisie.
Nous savons conserver des cellules, des spermatozoïdes, des ovocytes ou des embryons. La recherche sur la conservation des organes progresse également.
Mais passer d’un embryon, d’un tissu ou d’un organe à un cerveau humain contenant une vie entière de souvenirs, puis à un organisme complet, représente un changement d’échelle colossal.
Et quelques obstacles ont de quoi refroidir les enthousiasmes. Littéralement.
Les limites scientifiques de la cryonie :
le corps ne se met pas simplement sur pause
Pour empêcher la glace de détruire les cellules, la vitrification utilise des concentrations importantes de produits cryoprotecteurs.
Le problème ?
Ces substances deviennent elles-mêmes toxiques à forte concentration. La toxicité des cryoprotecteurs reste d’ailleurs l’un des obstacles majeurs de la cryoconservation d’organes complexes.
À cela s’ajoutent les difficultés liées aux différences de refroidissement entre les tissus, à la formation éventuelle de glace, aux lésions dues au froid et aux contraintes mécaniques. Des travaux récents sur la vitrification rappellent notamment que les systèmes biologiques de grande taille peuvent subir des fractures provoquées par les contraintes thermiques lors du refroidissement.
Et il reste une difficulté supplémentaire : la procédure ne peut commencer qu’après le décès légal.
Or le temps passe.
Plus l’intervention tarde, plus les tissus privés d’oxygène se détériorent. Voilà pourquoi les organismes pratiquant la cryonie insistent autant sur la rapidité de leur intervention.
Autrement dit, il faudrait qu’une médecine future sache non seulement guérir la maladie ou réparer l’accident ayant provoqué la mort, mais également réparer les dommages produits avant la conservation, ceux provoqués par la procédure elle-même, puis réussir à réchauffer et restaurer l’ensemble sans détruire ce qui constitue l’individu.
Cela commence à faire beaucoup de « si ».
Le prix de quelques battements supplémentaires
Et voici le premier endroit où mon problème éthique apparaît réellement.
Aujourd’hui, l’organisation américaine à laquelle je fais référence affiche environ 80 000 dollars pour une neuropréservation et 220 000 dollars pour la conservation du corps entier. Le financement peut notamment être organisé grâce à une assurance-vie.
- Évidemment, chacun est libre d’utiliser son argent comme il l’entend.
- Ce n’est donc pas tant le prix qui me dérange que ce qui est acheté.
- Car on ne paie pas pour une guérison.
- On ne paie même pas pour une technologie dont on sait qu’elle fonctionnera un jour.
- On paie pour conserver une possibilité.
- Une possibilité dont personne n’est aujourd’hui capable d’évaluer véritablement les chances de réussite.
Des spécialistes du droit et de la bioéthique ont précisément soulevé ce problème : lorsque la réglementation est insuffisante, la frontière entre proposer une option expérimentale et profiter de la vulnérabilité de personnes confrontées à leur propre mort peut devenir extrêmement délicate. Ils soulignent également les questions de contrat, de responsabilité, de propriété du corps et de protection des familles.
Et là, une phrase de Entre deux battements m’est revenue :
« Quelques milliers d’euros, c’était le prix d’une vie. »
Dans le roman, cette phrase possède son contexte. Mais sortie de la fiction et confrontée à la cryonie, elle devient presque dérangeante.
Combien sommes-nous prêts à payer pour ne pas accepter la fin ?
Si mon cerveau revient, serai-je encore « moi » ?
La neuropréservation ouvre une autre porte, peut-être encore plus vertigineuse. Imaginons que la médecine future parvienne effectivement à restaurer un cerveau humain conservé pendant deux siècles.
- Dans quel corps ?
- Avec quelle continuité de conscience ?
Et surtout : la personne qui ouvrirait les yeux serait-elle réellement celle qui est morte deux cents ans auparavant ?
La philosophie et la bioéthique travaillent déjà sur ces questions de continuité personnelle, d’identité et de prolongation de la vie. La littérature consacrée à la cryonie interroge précisément ce que signifierait « reprendre sa vie » après une interruption aussi radicale. Un article publié en 2024 dans Bioethics va même plus loin : une éventuelle réanimation pourrait placer quelqu’un dans une situation extrêmement mauvaise ou profondément étrangère à tout ce qu’il connaissait. L’auteur souligne que vivre dans un futur radicalement différent serait une expérience tellement transformatrice qu’il est impossible aujourd’hui de simplement présumer que cette seconde existence serait bénéfique.
Imaginez.
- Vous vous réveillez.
- Vos enfants sont morts depuis deux cents ans.
- Vos amis également.
- Votre langue a changé.
- Votre ville n’existe peut-être plus.
- Votre argent, votre statut social et votre profession n’ont plus forcément de sens.
- Vous avez gagné contre la mort.
Mais qu’avez-vous gagné exactement ?
Et ceux qui restent, comment font-ils leur deuil ?
C’est sans doute l’un des revers auxquels je n’avais pas pensé avant mes recherches. La cryonie ne concerne pas seulement celui qui souhaite revenir.
Elle concerne également ceux qui restent.
Deux chercheurs ont consacré un article du Journal of Medical Ethics à cette question. Selon eux, conserver un proche dans l’idée qu’il pourrait éventuellement revenir peut compliquer certaines étapes psychologiques et pratiques du deuil.
Et cette réflexion me touche particulièrement. Parce que faire son deuil suppose, aussi douloureux que cela soit, de reconnaître une absence. Mais comment apprivoiser cette absence lorsque quelqu’un vous répète :
« Il est mort… mais peut-être pas pour toujours » ?
Cette possibilité peut devenir une lumière. Mais elle peut aussi devenir une porte que l’on n’arrive jamais à refermer.
Mon problème éthique avec la quête d’immortalité
Je ne suis pas opposée à la recherche scientifique sur la cryoconservation.
Bien au contraire.
Pouvoir conserver des organes plus longtemps pourrait transformer la médecine de transplantation et sauver des vies. La recherche sur la vitrification biologique possède donc des applications médicales très concrètes.
Mon malaise commence ailleurs.
Il apparaît lorsque une hypothèse scientifique devient une promesse émotionnelle.
Quand l’être humain se trouve confronté à la mort, sa rationalité n’est pas toujours souveraine. Il y a la peur. L’amour. Le refus de perdre un enfant, un conjoint, un parent. L’envie d’avoir encore une heure, puis une année, puis cent ans. Dans cet état, que vaut vraiment un consentement lorsque la proposition est :
« Nous ne savons pas si cela fonctionnera, mais sans nous votre chance est nulle » ?
Je trouve cette mécanique extrêmement puissante. Et extrêmement dangereuse. Non parce que ceux qui choisissent la cryonie seraient naïfs. Beaucoup connaissent parfaitement son caractère expérimental.
Mais parce que notre peur de mourir constitue probablement l’une des vulnérabilités les plus profondes de l’être humain. Et dès qu’un système économique se construit autour de cette peur, je crois que la vigilance éthique devient indispensable.
Entre deux battements :
finalement, le thriller pose la bonne question
C’est peut-être là que j’admire encore davantage le travail de Loïc Gry.
La science réelle nous demande :
« Pourrons-nous un jour vaincre certaines conséquences de la mort ? »
Mais Entre deux battements pose une question différente. Et, à mes yeux, beaucoup plus intéressante :
« Que deviendrions nous si nous pensions pouvoir le faire ? »
Car le véritable sujet n’est peut-être pas l’immortalité. Le véritable sujet, c’est notre réaction face à sa possibilité.
- Le pouvoir.
- L’argent.
- La peur.
- La manipulation.
- L’amour aussi.
Et cette frontière presque invisible entre vouloir sauver quelqu’un et refuser absolument de le perdre. Dans sa dédicace, Loïc Gry m’avait demandé :
« Jusqu’où irez-vous pour survivre ? »
Après avoir découvert la réalité scientifique qui se cache derrière une partie de son inspiration, ma réponse est encore moins évidente. Peut-être que certaines limites ne deviennent visibles qu’au moment où nous sommes contraints de les franchir.
Et vous ?
Accepteriez-vous d’être cryoconservé après votre mort si l’on vous disait qu’il existe une chance, même infime, de revenir un jour ?
Ou pensez-vous, comme moi, que le véritable vertige commence au moment où l’espoir de survivre devient suffisamment puissant pour faire vaciller nos repères éthiques ?
Je vous attends en commentaire. Cette fois, plus encore que pour une simple chronique littéraire, j’ai vraiment envie de connaître votre réponse.
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J’accepterai si j’avais l’argent en quantité suffisante pour payer le service et laisser de l’argent à mes proches. Et si et si seulement si j’étais certaine que derrière, il n’ y ait aucune dérive pouvant porter préjudice à d’autres personnes.
Les romans qui engagent une réflexion sont souvent ceux qui restent le plus longtemps en tête et celui-ci semble pousser à cogiter.
Oh non je ne voudrais pas être cryonisée ! Quelle horreur ! Revenir dans un monde inconnu et à moins de subir un rajeunissement que rien ne me garantit d’exister dans 200 ans, me retrouver vieille et décatie comme je le fus à ma mort, pfff non merci.
Et puis il faut une sacrée dose d’auto-glorification pour se dire que, selon la formule détestable, je le vaux bien. Eh bien non, certainement pas, je serais totalement inutile et encombrante dans ce monde là.
Même l’idée de l’immortalité, quelle abomination, notre planète serait peuplée de centaines de milliards d’humains, et bon si on ne meurt pas, la vie ne perd-elle pas sa valeur, son infinie préciosité ?
bonjour, comment vas tu? merci pour la découverte. cela soulève de nombreuses questions. passe une belle soirée et à bientôt!
Oui, beaucoup de questions……