Il y a des romans qui se lisent comme on suit une enquête, et d’autres qui se vivent comme une traversée. Spirales appartient clairement à la seconde catégorie : un livre qui serre le cœur, qui donne à voir la banlieue sans clichés, et qui place l’humain — fragile, contradictoire, incandescent — au centre de tout. Après la chronique publiée sur le blog, je suis heureuse de vous proposer aujourd’hui un entretien avec l’auteure, Elen Muzet, pour aller plus loin : comprendre d’où vient Vanessa, comment s’est construit le titre, pourquoi l’homophobie s’est imposée au fil de l’écriture, et comment la littérature peut devenir un espace d’empathie.
Pour (re)découvrir la chronique de Spirales, c’est par ici : https://chats-livres.org/spirales-elen-muzet-thriller-psychologique-francais-bouleversant-sur-lhomophobie-la-maternite-et-la-resilience/
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Genèse de Spirales : quand Vanessa s’impose et réclame sa place

À l’origine, Elen Muzet raconte une étincelle inattendue : une émission, un téléfilm inspiré d’une histoire vraie, et surtout une figure qui reste accrochée longtemps après l’écran éteint. Une très jeune mère, ancienne toxicomane, qui tente de se reconstruire pour récupérer la garde de sa fille. Ce n’est pas l’intrigue qui s’impose d’abord, mais un visage, une tension intérieure, une force de survie. Vanessa, déjà, était là — comme en gestation.
Ce qui est passionnant, c’est la manière dont l’auteure accepte le temps long. Une première version existe, mais elle ne la satisfait pas : trop de ressemblances avec le point de départ, un personnage principal trop passif. Alors Elen Muzet met le texte de côté. Elle laisse reposer. Et dans ce silence, Vanessa continue de vivre. « Il nous a fallu du temps pour nous apprivoiser », dit-elle en substance — et on comprend que l’écriture, ici, est un compagnonnage.
Quand l’auteure revient à Spirales, elle reprend tout à zéro : même prénom, quelques caractéristiques conservées, mais une énergie nouvelle. Vanessa devient plus active, plus déterminée, plus vivante. L’environnement se précise : le foyer, la maison de retraite, le canal. Cette toile de fond, je l’avais ressentie comme intensément réelle dans ma lecture ; savoir qu’elle s’est construite sur une réécriture complète éclaire ce réalisme d’une lumière nouvelle. Ce n’est pas un décor plaqué : c’est un monde reconquis, choisi, habité.
Le titre Spirales : une image hypnotique entre chute et relèvement
Il y a quelque chose de très juste dans le fait que le titre arrive tard. Elen Muzet l’explique : le roman a porté plusieurs noms provisoires (La part des ombres, Le prix du mensonge, Si, maman, si…), mais aucun ne vibrait exactement au bon endroit.
Puis le mot surgit presque par hasard, lors d’une conversation avec une amie auteure. « Spirale » pour dire la trajectoire des personnages. Et soudain, l’évidence : il n’y en a pas une, mais plusieurs. Des spirales de blessures, de choix, de répétitions. Des spirales qui s’entrelacent. Le pluriel s’impose.
Ce que j’aime dans cette explication, c’est la puissance symbolique qu’elle révèle : la spirale peut aspirer vers le bas, ou porter vers le haut. Elle dit le mouvement, la transformation… et l’hypnose de la répétition. Dans ma chronique, je parlais de ce lien bluffant entre « tranches de vie » et fil d’enquête : l’image de la spirale aide à comprendre comment le roman enroule ses destins jusqu’au point de bascule, sans jamais perdre sa vérité émotionnelle.
Réécriture, twist et recentrage :
pourquoi Spirales n’est pas un thriller classique
Elen Muzet avait un plan, une vision globale, et pourtant le roman a évolué. Le plus frappant : elle ne saurait plus dater précisément le moment où le twist s’impose. Un déclic. Une évidence soudaine. Puis, après les retours de bêta-lectrices, une phase de réécriture qui ne touche plus au fond, mais au rythme, au sous-texte, à l’ordre de certains chapitres.
Un point essentiel ressort : le recentrage sur Vanessa. Dans les premières versions, Gaël occupait une place presque équivalente. Or l’auteure tenait à faire de Vanessa l’héroïne centrale. Ce choix, je l’ai ressenti pendant ma lecture : l’enquête, présente, reste un parallèle ; la vraie tension est intérieure, sociale, intime. Elen Muzet (lien Instagram de l’auteure) le formule clairement : Spirales n’est pas un thriller au sens strict, mais un suspense psychologique à dimension sociale, où la tension sert le cheminement des personnages — et où, malgré les zones sombres, la résilience demeure un moteur.
Construire Vanessa : documentation,
violence des schémas et naissance de la résilience
Vanessa ne sonne jamais comme un personnage « écrit pour prouver ». Elle existe. Elle doute. Elle lutte. Elle cherche la bonne marche à gravir, celle qui lui permettra de redevenir mère aux yeux des institutions — et, plus profondément, de se sentir mère à ses propres yeux.
Pour nourrir cette justesse, Elen Muzet s’est documentée : témoignages de jeunes mères, récits marqués par des violences vécues dans l’enfance, et surtout une idée centrale : la reproduction des schémas. Comment ne pas répéter ? Comment demander de l’aide avant que la peur ne déborde ? L’auteure évoque un témoignage qui l’a marquée : une jeune femme terrifiée par l’angoisse qui monte face à son bébé, lucide au point de demander du soutien avant le point de non-retour. Ce courage-là, cette conscience de sa propre fragilité, irrigue Vanessa.
En parallèle, Elen Muzet s’intéresse aussi au versant de la violence : ce qui transforme certains enfants blessés en adultes dangereux, la question de l’empathie, la part de déterminisme et la part de liberté. Et c’est précisément ce frottement — entre fatalité et choix — qui rend Spirales si saisissant : on ne lit pas seulement ce qui arrive aux personnages, on lit ce qui les fabrique.
Éviter le misérabilisme :
rendre la précarité vivante, complexe, lumineuse
L’un des grands risques, quand on écrit la précarité, c’est de réduire les personnages à leur souffrance. Elen Muzet, au contraire, revendique une autre fidélité : celle des émotions humaines. Elle s’appuie sur son expérience associative auprès de personnes en grande précarité, et sur ce qu’on voit lorsqu’on reste, lorsqu’on écoute : l’humour, la créativité, les rêves, les projets, les rires. Cette richesse change tout. Elle empêche la caricature. Elle réintroduit de la dignité.
L’autre équilibre, plus délicat encore, concerne les scènes dures liées à la dimension « thriller » : comment ne pas basculer dans le voyeurisme ? Elen Muzet parle de pudeur, de passages coupés, resserrés, reformulés. Et cela, lecteur·rice, on le ressent : le texte n’exhibe pas, il accompagne. Il tient la main sans tirer. C’est cette « tension juste » qui rend le roman bouleversant plutôt que spectaculaire.
Banlieue parisienne et canal de l’Ourcq :
un territoire vécu, loin des clichés
Quand je disais, dans mon retour, avoir retrouvé l’ambiance des quartiers tels que je les ai connus, l’entretien vient confirmer quelque chose d’essentiel : Elen Muzet écrit depuis un territoire intime. Elle vit en banlieue depuis des années. Pas comme un symbole, mais comme un quotidien. Elle n’a pas « mis en scène » la banlieue : elle y a placé son histoire naturellement, parce que c’est un espace familier, vivant, narratif.
Le canal de l’Ourcq prend alors une dimension particulière. L’auteure le fréquente, le marche, le traverse, observe ses métamorphoses — de l’urbain aux friches, jusqu’à des portions presque rurales. Ce décor mouvant, contrasté, devient une respiration dans le roman, un lieu où l’on avance, où l’on tourne parfois en rond, où l’on se cherche. Ce n’est pas un simple décor : c’est une atmosphère qui soutient la trajectoire des personnages, comme une lumière froide sur la peau du réel.
Homophobie et stigmatisation sociale :
écrire le réel sans faire un roman à thèse
Elen Muzet le dit avec une clarté désarmante : l’homosexualité, pour elle, n’est pas une « différence ». Ce qui la frappe, ce sont les réactions — rejet, violence, silences imposés, peur d’être soi. Ces thèmes ne faisaient pas partie d’un projet conscient au départ ; ils se sont imposés au fil de l’écriture, parce qu’ils font partie du réel.
L’auteure évoque un moment de prise de conscience : les débats autour du mariage pour tous, qui ont révélé à quel point ces questions restent inflammables, y compris dans une société qui se croit tolérante. Elle parle aussi de jeunes issus de milieux populaires ou de banlieue, déjà fragilisés socialement, pour qui l’homosexualité devient une stigmatisation supplémentaire. Dans Spirales, cette violence (parfois invisible) participe à la compréhension des silences, des fractures, des trajectoires. Pas pour « cocher » des sujets, mais pour rester au plus près de la vie.
Le pouvoir de la littérature :
comprendre la haine par l’émotion et l’empathie
À la question du rôle de la littérature face aux mécanismes de haine, Elen Muzet répond sans hésiter : oui, elle y croit profondément. Parce que la littérature dérange, questionne, oblige à regarder autrement. Et surtout parce qu’elle agit par l’émotion : elle ne démontre pas, elle fait ressentir.
C’est exactement ce que j’ai vécu dans ma lecture : Spirales ne sermonne pas. Il ouvre. Il place le lecteur au cœur d’une humanité commune — faite de fragilités, de contradictions, de peurs — et cette proximité crée une empathie qui dépasse les slogans. Dans un monde qui étiquette vite, ce type de roman nous ralentit. Nous oblige à voir. À reconnaître. À comprendre.
Lire Spirales, puis en parler ensemble — et rencontrer l’auteure
Ce que je retiens de cet échange, c’est une cohérence rare : entre la pudeur de l’écriture, l’exigence du réel, et la tendresse accordée aux personnages. Spirales n’utilise pas la douleur comme un décor : il la traverse, avec respect, et laisse malgré tout une place à la remontée.
Si vous avez envie de découvrir le roman, vous pouvez le retrouver ici : https://amzn.to/3Mp8wJH
Et si vous l’avez déjà lu, je vous invite à venir en discuter avec nous sur le groupe de lecture : vos impressions, vos émotions, vos désaccords aussi — tant qu’ils restent portés par l’écoute et la bienveillance, comme on aime le faire chez Les Chats Livres.
Et puis, surtout… rencontrons l’auteure. Parce qu’un livre comme Spirales prend une résonance particulière quand on entend la voix qui l’a porté : ce qu’elle a observé, ce qu’elle a retenu, ce qu’elle a choisi de taire pour laisser le lecteur respirer. Ouvrons la conversation, ensemble — autour d’un café littéraire, et de cette question qui, au fond, nous relie tous : comment remonter, quand la vie nous entraîne dans ses spirales ?
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