Il y a des films qui nous accompagnent longtemps, comme des livres que l’on rouvre pour retrouver une sensation familière. Matrix fait partie de ces œuvres qui ont marqué une époque, façonné un regard, ouvert des questions vertigineuses sur la réalité, le choix et la liberté. Alors quand Matrix Résurrections a été annoncé, la promesse semblait évidente : retrouver Néo, replonger dans cet univers, ressentir à nouveau ce frisson intellectuel et émotionnel.
Mais parfois, les retours ne ressemblent pas aux souvenirs. Et derrière la déception peut se cacher une interrogation plus profonde : pourquoi ressusciter un mythe — et que nous dit vraiment ce retour sur notre rapport aux histoires, à la nostalgie… et au deuil ?
Matrix (1999) :
pourquoi la trilogie est devenue un mythe philosophique

Il y a des films qu’on regarde, et des films qui nous regardent en retour. Matrix fait partie de ceux-là. Quand tu l’as découvert en DVD, tu es tombée dans un puits profond : pas seulement un univers visuel stylisé, mais une idée vertigineuse — et presque intime — de la réalité. À l’époque, parler d’intelligence artificielle, de simulation, d’illusion collective, ce n’était pas un sujet de conversation grand public. C’était de la science-fiction… et pourtant, ça touchait quelque chose de très concret : notre liberté, notre consentement, notre capacité à “voir”.
La trilogie a embarqué beaucoup de monde parce qu’elle ne se limitait pas à l’action. Les dialogues avaient cette densité rare : une phrase pouvait faire avancer l’intrigue et ouvrir une porte philosophique. Le choix. La croyance. La peur. La vérité. Le doute. Matrix n’était pas seulement “cool”, il était habité. Et quand une œuvre devient un refuge intellectuel et émotionnel, on la revoit. On y retourne comme on retourne à un livre qu’on a aimé : pas pour la surprise, mais pour la vibration.
C’est précisément pour ça que le retour de 2021 a quelque chose de délicat. Quand on touche à un mythe, on touche à un souvenir. Et un souvenir, ça se respecte.
Matrix Résurrections (2021) :
le choc du retour et la promesse de retrouver Néo
L’annonce d’un nouveau Matrix, avec Keanu Reeves, active instantanément un réflexe : la nostalgie. On ne se dit pas juste “ah, un film”. On se dit “je vais retrouver une part de moi”. Et c’est là que l’histoire devient piégeuse : plus on a aimé une œuvre, plus le “retour” porte une promesse disproportionnée.
Mon expérience est très parlante : j’ai découvert que j’avais acheté le film sans souvenir marquant. Rien que ça, c’est un signal. Les films qui nous attrapent laissent une trace. Or, Matrix Résurrections semble parfois glisser comme de l’eau entre les doigts. Je l’ai regardé la semaine dernière, et j’en suis sortie avec une impression persistante : déception, incompréhension, et cette question nue : pourquoi ?
Et franchement… cette question est le cœur de l’article.
Parce que Matrix Résurrections n’est pas un simple chapitre 4. C’est un objet plus étrange : un film qui semble parler de son propre droit à exister.
Pourquoi Matrix Résurrections déroute :
un film méta qui casse la magie de la suite
Une grande partie du malaise vient de là : Matrix Résurrections n’essaie pas de recréer l’élan du premier film. Il prend un chemin méta, presque provocateur : Néo vit dans un monde où… il a créé Matrix sous forme de jeu vidéo. Il est célèbre pour ça. On lui parle de sa propre œuvre. On brainstorme autour de ce que “doit être Matrix”. On cite Matrix dans Matrix. Et là, beaucoup de spectateurs décrochent.
Parce que ce procédé casse l’immersion. À la place d’être dans l’histoire, on se retrouve à côté, dans un commentaire permanent. Comme si on voulait t’empêcher d’oublier que tu regardes un produit culturel. Or Matrix 1999 te faisait l’inverse : il t’avalait.
Ce choix méta est risqué, et il explique pourquoi tant de fans ressentent une rupture de ton. Certains y voient une audace. D’autres, un sabotage du mythe. Mais quoi qu’on en pense, c’est un fait : le film ne cherche pas d’abord à te divertir. Il cherche à te dire quelque chose sur les suites, sur la nostalgie, sur le système qui recycle.
Et c’est précisément ça qui peut laisser une sensation d’inutilité : quand on attend une aventure, et qu’on reçoit un miroir.
Le vrai sens de Matrix Résurrections :
la nostalgie comme nouvelle matrice
Dans la trilogie, la matrice était une simulation imposée par les machines. Dans Résurrections, la matrice est plus subtile : c’est le désir de revivre. La nostalgie devient un outil de contrôle. On ne tient plus les humains par la peur. On les tient par l’attachement. Par le souvenir d’un âge d’or. Par la promesse de “retrouver” ce qu’on a aimé.
C’est pour ça que le film insiste sur des images, des répliques, des clins d’œil. Comme si le système savait que nous sommes prêts à payer — en attention, en émotions, en billets — pour être replongés dans une ambiance connue. Le film te fait ressentir ce mécanisme, parfois jusqu’à l’épuisement. Et c’est là que “trop de suite tue la suite” prend tout son sens : la répétition finit par vider l’émotion, comme une chanson qu’on aime mais qu’on a trop écoutée.
Mon absence de souvenir “imprenable” (et c’est intéressant, ce mot) peut venir de ça : le film ne construit pas une empreinte neuve. Il manipule des empreintes anciennes. Il joue avec la mémoire du spectateur au lieu de fabriquer un nouveau vertige.
Matrix et le deuil :
pourquoi Résurrections ressemble à une renaissance triste
Et maintenant, la clé qui donne une autre profondeur à ma question “pourquoi ?” : Matrix Résurrections est aussi un film sur le deuil.
Pas le deuil spectaculaire. Le deuil intime. Celui qui te fait revenir mentalement à un avant. Celui qui te fait rejouer des scènes. Celui qui te fait chercher un visage, une voix, une présence. Quand on traverse une perte, le monde devient étrange : réel, mais pas tout à fait. Comme une matrice.
Dans Résurrections, Néo est comme anesthésié, maintenu dans un état flottant. Il doute de ses souvenirs. Il ne sait plus ce qui est vrai. Il est enfermé dans une vie “fonctionnelle” mais sans vibration. C’est une représentation très juste du deuil : on continue d’exister, mais quelque chose manque à la texture du monde.
Et au cœur de ce manque, il y a Trinity. Le film insiste sur leur lien, non pas comme un ressort d’action, mais comme une nécessité existentielle. L’amour, ici, n’est pas romantique au sens léger : il est ce qui permet de revenir à soi. Comme si la résurrection n’était pas une victoire contre les machines, mais une traversée : sortir de l’engourdissement, retrouver une vérité affective, accepter que le passé ne revient pas à l’identique — et pourtant, choisir de se relever.
Ça peut sembler paradoxal, mais c’est aussi pour ça que le film peut décevoir : quand on attend une révolution narrative, on reçoit une mélancolie. Quand on attend une guerre, on reçoit un deuil.
Franchise, suites et fatigue : quand Hollywood ressuscite
un mythe pour ne pas le laisser mourir
Il y a enfin une réponse très terre à terre à “pourquoi ce retour ?” : parce que notre époque adore les résurrections. Les franchises rassurent. Elles réduisent le risque. Elles garantissent un public. Et plus une œuvre est culte, plus elle devient une ressource.
Matrix Résurrections semble conscient de ce mécanisme, et c’est même ce qu’il met en scène. Mais cette lucidité a un prix : elle peut provoquer une distance émotionnelle. Comme si le film disait au spectateur : “Je sais ce que tu es venu chercher… et je sais aussi que ce désir peut t’enfermer.”
Ce n’est pas très confortable à recevoir. Surtout quand on venait, simplement, retrouver le frisson d’avant.
Ce que Matrix Résurrections nous laisse vraiment :
une question à garder, même dans la déception
Si tu es sortie frustrée, ce n’est pas “grave” — c’est même cohérent. Parce que ce film ne te tend pas une épopée. Il te tend une question : qu’est-ce qu’on attend d’une suite ? Une histoire neuve ? Une madeleine ? Un hommage ? Une réparation ? Un produit ?
Peut-être que le vrai “but” de Matrix Résurrections n’est pas de prolonger la trilogie. Peut-être que c’est d’exposer la mécanique de nos retours, et de murmurer quelque chose de plus fragile : certaines œuvres ne ressuscitent pas. Elles vivent en nous, autrement. Et parfois, la meilleure façon d’aimer un mythe… c’est aussi de le laisser à sa place, dans la mémoire, là où il ronronne encore.
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Je me souviens de l’engouement pour Matrix quand le premier film est sorti mais je ne l’avais pas partagé. Le film m’avait plu mais sans plus alors je pense être assez bon public pour ce nouveau film n’ayant aucune attente particulière… Et j’aime bien l’idée qu’on cite Matrix dans Matrix 🙂
Ah, ah 🙂. Je n’ai pas du tout suivi la sortie de Matrix. J’ai découvert ça en DVD à la sortie du deuxième. J’ai beaucoup apprécié les textes, la philosophie qui est développée dans la trilogie.
Ce T4 n’a rien à voir mais il a son public dans un tout autre registre 🙂
bonjour, comment vas tu? nous sommes dans une époque où hollywood n’invente plus grand chose: il fait des reboot, des resucées, des préquels, des suites… il ne voit que l’argent et ne pense plus créativité. c’est dommage. passe une belle soirée et à bientôt!
C’est une vision globale partagée par une majorité. Et effectivement la créativité a pris un coup.
Franchement, ils auraient dû arrêter après le premier film. Je ne crois pas qu’ils aient de bonnes réponses à ces questions même pour les deux premières suites.
Justement non, il n’y a aucune réponse. Et c’est vrai que les deux derniers volets de la trilogie étaient déjà controversés.
Le premier film était créatif, mais souvent, la suite tue la suite.